• « Il a déjà tes yeux ! », casser les codes et se jouer des différences avec humour, un régal !

    « Il a déjà tes yeux », c’est l’histoire d’un couple noir (Paul Aloka, antillais, Salimata dit « Sali », africaine) qui adopte un enfant blanc

    VU & AIME – #iladejatesyeux sort dans les salles le 18 janvier, une affiche riche en couleurs, vivante, vibrante, à l’image du film. Si les réactions du public qui a bénéficié d’une avant-première vip au siège d’UGC sont prémonitoires, alors elles augurent d’un beau succès pour ce film. Des réactions identiques d’après l’équipe du film, à celle du public de près de 40 villes françaises où ils sont passés en promo. Dans la confidentielle et chaleureuse salle de Neuilly/Seine, on retrouve des Blancs, des Noirs, hommes, femmes, journalistes, bloggeurs, en majorité un public flirtant avec le monde des arts et la com écrite ou version 2.0. Après le film, des applaudissements qui iront crescendo avec l’arrivée sur la scène de trois des acteurs : Lucien Jean-Baptiste, Aïssa Maïga et Marie-Philomène Nga. Ah ces trois-là ! J’y reviens, place d’abord au film.

    De gauche à droite, trois des acteurs du film : Vincent Elbaz (Manu), Aïssa Maïga (Sali Aloka), Lucien Jean-Baptiste (Paul Aloka)

    « Il a déjà tes yeux », les mots d’un homme fou amoureux à son épouse adorée

    La difficulté quand on fait une chronique sur un film, c’est de transcrire ses émotions sans pour autant dévoiler tout le film. « Il a déjà tes yeux », c’est l’histoire d’un couple noir (Paul Aloka, antillais, Salimata dit « Sali », africaine) qui adopte un enfant blanc. Depuis fin 2016, j’ai eu à évoquer plusieurs fois ce film, déjà pour l’histoire originale, ensuite pour les acteurs dont certains donc je suis de loin la carrière depuis longtemps. Enfin, pour voir comment le sujet allait être traité par Lucien Jean-Baptiste. Lui, je l’ai découvert avec le film « Première étoile », j’avais aimé sa façon très subtile de casser les codes, et ses autres films n’ont fait que confirmer l’impression première. Même s’il s’en défend, pour moi, Lucien Jean-Baptiste est un militant à sa façon, à travers son don, son jeu d’acteur. Ses armes, l’imagination, l’humour. Cette façon si fine qu’il a de vous balancer certaines vérités, et alors faut vraiment être obtus, pour après le rire, ne pas se questionner.

    Exemple avec l’image qu’il forme avec Sali. Pas besoin de mots pour voir à quel point la vision de ce couple casse tous les préjugés sur le couple Noir-Noire, encore bien rare au cinéma made in France. Aïssa Maïga ne confiait-elle pas récemment à Elle : « Oui, je me suis attachée à ce couple très amoureux, épanoui, mais qui ne peut pas avoir d’enfants. Et puis, vous savez, c’est rare au cinéma qu’une femme noire ne soit pas une victime, qu’elle ait un mari sympa et qui l’aime. J’ai sauté sur l’occasion ! »* Pas besoin de mots, en observant le couple Sali-Paul, de voir à quel point nous sommes loin de l’Antillais volage, irresponsable. Autre exemple, l’usage du terme « black » pour désigner en France un « Noir ». Hé non, je ne vous en dirai pas plus, allez voir le film ekié je ne vais tout raconter non plus !

    « Il ne s’agit pas de prendre LA place, mais de trouver SA place »

    « Il a déjà tes yeux », c’est un film qui vous fera rire en égratignant autant les préjugés des Blancs, que des Noirs. Le réalisateur n’hésite pas recourir à l’autodérision pour en finir avec l’ignorance, qui fait des différences un objet de moquerie. L’ignorance, qui génère un complexe de supériorité aussi nocif que son pendant inverse. Mais, ne vous attendez pas à voir un film sur le racisme avec des camps tranchés, la caricature à l’extrême. Ici, place à la subtilité qui fait dire que l’individu raciste qui s’ignore, peut être le voisin, le conjoint, le collègue, l’ami, n’importe qui. Un film qui montre aussi qu’on peut être Africain et entretenir tout aussi « innocemment » une valise de préjugés sur d’autres Noirs.

    Aïssa Maïga et la jolie mannequin qui a participé à la campagne Marionnaud 2016 « Born to be me ! »

    En effet, « Il a déjà tes yeux », a un casting majoritairement noir, mais ces « Noirs » ne sont pas un tout uniforme. Déjà les accents ! Lorsque je parlais de subtilité, la mère de Sali ne parle pas comme Sali, qui elle-même ne parle pas comme son père. Le film montre des Noirs de France dans leur diversité aussi bien d’origine (le mari antillais, les filles d’Ousmane, nées en France, les parents venus d’Afrique, etc.) que sociale (la classe moyenne, les nounous…). Et ceci est évoqué, pas besoin d’en faire des tonnes. Sali et Paul sont des fleuristes propriétaires de leur boutique, et tout est dit sur leur situation sociale. Comme l’a dit l’acteur et réalisateur, à une question d’une jeune comédienne d’origine camerounaise et de nationalité franco-américaine : parlant des Noirs dans le cinéma français et globalement, de leur image dans la société française, « Il ne s’agit pas de prendre LA place, mais de trouver SA place ». En clair, pas de place à la copie, mais un appel à l’originalité, à la créativité. Un appel à trouver sa place en mettant en avant sa singularité, simplement, sans chichi ! Le « Être soi » si cher à mon cœur.

    Marie-Philomène Nga (qui joue avec brio Mamita, la mère haut en couleurs de Sali) et Mélocy, la jolie bloggueuse derrière M’bem di fora, « Je viens d’ailleurs » en créole cap-verdien. Voir son blog sa page Facebook

    Une équipe, un film, et ça se voit à l’écran

    Big up aussi à Lucien Jean-Baptiste pour la tribune qu’il offre à ces acteurs noirs encore sous-employés ou cantonnés à certains rôles dans le cinéma français. Certes, les choses bougent, et c’est aussi grâce au travail de personnes comme Lucien Jean-Baptiste. Je sais, vous finirez par vous demander si la chronique porte sur lui (rire). L’inéluctable changement, c’est grâce au travail d’actrices comme Aïssa Maïga. Je n’oublierai jamais la jeune femme vue aux côtés de Richard Bohringer dans « Saraka Bo» de Denis Amar en 1997. Je vous l’ai dit, elle, je suis sa carrière depuis depuis là ! (pour parler comme au pays).

     

    Marie-Philomène Nga joue « Mamita », la maman de Saklimata, un personnage à lui tout seul qui vaut le détour, croyez-moi ! Alors oui, je ne suis pas peu fière de poser avec elle (rire)

    Dans « Il a déjà tes yeux », il faut voir Marie-Philomène Nga jouer, un talent de composition à l’état pur ! Pour un spectateur, avec elle, « c’est le jeu dans le jeu » et c’est vrai ! Que dire de Bass Dhem qui joue le père ? Vincent Elbaz l’ami un peu à l’ouest du couple, Zabou Breitman qui campe Claire, l’assistante sociale de l’ASE… Chaque personnage de ce film, même celui qui passe à l’écran à peine une minute, semble habité par son rôle ! Et le bébé ! Il avait 4 mois au moment du tournage, ce benjamin que son papi noir s’évertue à appeler « Lamine », lui aussi mérite un standing ovation tellement il est craquant.

    Aïssa Maïga au sujet du couple qu’elle forme à l’écran avec Lucien Jean-Baptiste : « Oui, je me suis attachée à ce couple très amoureux, épanoui, mais qui ne peut pas avoir d’enfants. Et puis, vous savez, c’est rare au cinéma qu’une femme noire ne soit pas une victime, qu’elle ait un mari sympa et qui l’aime. J’ai sauté sur l’occasion ! » (Source : ITV Elle Magazine*)

    Anecdotes
    Place à quelques anecdotes glanées lors de la passionnante et longue discussion qui a eu lieu après la projection, entre les acteurs et la salle. Lucien Jean-Baptiste, boute-en-train à l’humour irrésistible, a encore gagné des points dans mon estime. Ah oui, cet homme en quelques années, a fait un travail d’ouverture et de cassage des codes que seul un regard averti peut comprendre. Si vous ne me croyez pas, regardez sa filmographie, sa façon d’aborder son rôle ou ses films, n’oubliez pas le contexte où vous vivez, et vous me direz ! Comprenons-nous, je suis de ceux qui sont convaincus qu’à défi complexe, toutes les solutions, dès lors que le but est commun, se valent. L’action du militant arpentant les chaussées est aussi importante que celle de l’artiste prenant sa société à rebours, et pour Lucien, c’est par des films ou humour et tendresse se marient toujours.

    « Black ou Noir » ? Revenons au mot « black » et à une de ses confidences post-projection : « ma mère antillaise a élevé seule ses enfants. C’est une femme noire. Je ne vois pas pourquoi je la réduirais à black ».

    La question du financement

    « Il a déjà tes yeux » est basé sur une idée originale est de Marie-Françoise Colombani, elle-même mère adoptante. A la question de savoir s’il a eu du mal à trouver des financements, Lucien nous avouera que non, tant l’enthousiasme autour du film était grand. UGC, TF1, France 2, etc. se sont engagés avec enthousiasme sur ce projet de 5 millions d’euros de budget. Pour ma part (et ça n’engage que moi), c’est aussi le travail de Lucien depuis des années, son angle d’approche, qui fait qu’au fur et à mesure, il fédère. Espérons qu’il aura des financements de plus en plus conséquents, et surtout que cela donnera plus d’opportunités à d’autres. Et qu’on verra plus des « Il a déjà tes yeux », que des « Crocodile du Botswanga ».

    « Il a déjà tes yeux », c’est un film qui vous fera rire en égratignant autant les préjugés des Blancs, que des Noirs. Le réalisateur n’hésite pas recourir à l’autodérision pour en finir avec l’ignorance, qui fait des différences un objet de moquerie. En photo : Aïssa Maïga (Sali)

    Pour finir avec les anecdotes, j’ai appris qu’au Sahel, lorsqu’un bébé naît et est présenté à la famille, la coutume veut qu’on dise « oh qu’il est vilain ! » (même si on pense le contraire) histoire de conjurer le mauvais œil. Enfin, amis congolais, je vous invite spécialement à aller voir ce film (rires).

    « Il a déjà tes yeux », dont le titre du scénario de départ était « Black adoption » (ouf, le titre idoine a été trouvé parce que le premier là n’était pas bon du tout deh !), est un film qui se voit en famille ; un film qui touchera d’autant plus que derrière le rire, il nous met en pleine face ces attitudes ou comportements devenus si banalisés que nous peinons à voir en quoi ils nous enferment dans un carcan. Et lorsqu’à la fin retentit le générique avec le tubissime « Agatha » du feu écrivain-poète et musicien camerounais Francis Bebey, que dire, on en sort revigoré pour un moment avec ce film cure de bonheur ! (« MZM »/Minsili Zanga Mbarga)

    * Article « Elle.fr » – Aïssa Maïga : « C’est rare au cinéma qu’une femme noire ne soit pas victime »

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